Dimanche 4 juin 2006 7 04 /06 /Juin /2006 19:20
Par Fabrice Bonardi - Publié dans : pourainsidire
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Commentaires

La revanche du temps

L'ombre au tableau
n'a pas fait partie des "gros tirages" de la rentrée littéraire, et n'a été ni encensé ni démoli par la presse. Même pas évoqué...  (hormis un  bel  article dans Corse Matin, exception qui...)

Il suit donc son petit bonhomme de chemin, aidé seulement par celles et ceux qui ont envie de le faire aimer. Merci à tous.

Le gros avantage, c'est que n'ayant pas squatté le devant des tables de libraires, il ne va pas non plus en être évacué au bout de quelques semaines.

Car il est écologique, au sens propre du terme... :  pas de gros tirage, non, mais donc pas de pilonage massif non plus... Au contraire, une ré-édition immédiate, dès que le stock diminue. Ecologique, vous-dis-je !

Ce qui fait qu'il va vivre un bon moment, et bien au delà du prochain, même si je devais mettre dix ans à l'écrire. Non, l'ombre au tableau n'a pas de date de péremption, et vous n'êtes donc pas près d'en être débarrassé.

Le mieux serait peut-être encore de le lire tout de suite...
;-)
Commentaire n°1 posté par Fab le 04/06/2006 à 19h25
80 personnes au Lucernaire pour la rencontre-débat "parcours du jeune auteur", avec Youssef Amghar ('Il était parti dans la nuit'), François Bikindou ('Des rires sur une larme'), Fabrice Bonardi ('L'ombre au tableau'), Tchito Roukhadze ('Le retour du mort') et Bathie Ngoye Thiam ('Le parricide').

Chaque auteur devaient préalablement plancher sur une petite enquête. Les réponses autour de "l'ombre au tableau" :

 1-Comment êtes-vous venu à l’écriture ?
Par la Corse… et l’envie de réagir à beaucoup de stupidités, lues ou entendues à son propos. Et puis chaque fois qu’on m’interpellait pour dire des choses convenues et caricaturales sur l’île, mes arguments ne tenaient pas dans une seule conversation. Cela m’a amené à écrire « Corse, la croisée des chemins » (l’Harmattan 1989) comme une réponse globale à nos procureurs de pacotille.

2-S’agit-il là du 1er texte écrit ou y a-t-il de nombreux textes restés dans les tiroirs ?
C’est le deuxième publié, le premier était donc « Corse, la croisée des chemins ». Entretemps il y a eu beaucoup d’écrits, la plupart étant des exercices (poésie, chanson, nouvelles, mais aussi quelques projets de romans, dont certains que j’envisage de reprendre.

3- Face aux 600 romans aux rentrées littéraires, pourquoi avoir pris la décision d’envoyer votre texte à l’éditeur ?
Parce que 600 ou 601, ça ne fait pas une grande différence…

4-Quel a été très pratiquement le cheminement pour la publication ? A combien d’éditeurs l’avez-vous envoyé, quels ont été les contacts ? Choisissez-vous les éditeurs en fonction de leur politique éditoriale ?
J’avais envoyé le roman chez Grasset. Bingo, j’ai été reçu par une éditrice qui semblait avoir bien lu le manuscrit et en connaissait les personnages. Elle me conseilla de reprendre un passage, m’assurant sans détour « j’ai confiance, il sera publié ». Tout cela s’était terminé par une lettre circulaire de refus, avant même qu’elle n’ait pris connaissance de la nouvelle version… Le manuscrit se retrouvait du coup au tiroir, pour quelques mois… une sorte de convalescence avant de retrouver de la confiance en lui, et de rejoindre son aîné chez l’Harmattan.

5- Avez-vous fait lire votre texte à d’autres personnes proches avant l’envoi à l’éditeur ?
Oui. Cela fait partie du « rodage » naturel du manuscrit, et chaque auteur sait bien qui, dans son entourage, est capable de faire une critique relativement objective du projet.

6-Dans un 1er roman, y a-t-il une part importante d’autobiographie? 
Disons qu’il y a dans le vécu une part de matériau brut dans lequel on va forcément puiser, mais qui doit être travaillé. La possibilité de s’éloigner le plus possible de soi-même, de se démarquer de l’histoire et des gens va distinguer l’autobiographie du roman. C’est peut-être plus facile, quand de premiers travaux ont pu absorber le surcroît de personnalisation du roman, et donner un début d’expérience de cette nécessaire distanciation.

7- Votre écriture est-elle sous l’influence d’autres arts que vous pouvez pratiquer ? Photo, peinture, documentaire etc ?
Dans l’ombre au tableau, l’écriture est influencée par la pratique imaginée de la peinture. J’ai essayé de m’approprier ce talent que, sauf erreur, je ne possède pas... J’ai voulu vivre par artistes interposés, et créer un rapport particulier à l’œuvre. Mais cette influence est relative au sujet, elle cessera d’exister lorsque mon narrateur cessera d’être un peintre.

 8- Pourquoi situer ce texte dans un pays imaginaire (procédé souvent utilisé par les auteurs africains)
Il n’y a pas de pays imaginaire dans l’ombre au tableau, qui se passe entre Paris et la Corse.

Mais une Corse vue de loin d’abord, et dont les contours estompés par la distance sont effectivement proches de l’imaginaire. C’est un phénomène que les exilés connaissent bien, et un des grands sortilèges de cette île.

 9- Avez-vous envisagé l’écriture d’un second roman ?
Oui. En fait c’est même par là que je voulais commencer…

10- A quoi sert la littérature ? (question ambitieuse, mais,  en quelques mots)
Question ambitieuse oui, qui  impliquerait la définition préalable du terme « servir », ainsi le classement en différents niveaux  de réponse. A quoi sert la littérature pour un auteur, pour un éditeur, pour un lecteur, pour un critique, pour un journaliste, pour un distributeur, pour un libraire, pour une culture… ? On mesure par là combien la littérature s’inscrit dans un cycle économique, qu’elle le sert voire qu’elle le créé, ce dont atteste aussi le nombre de livres publiés à chaque rentrée littéraire… Si la question concerne plutôt l’auteur lui-même, et si on fait l’abstraction de ce qu’un éventuel succès pourrait lui apporter (argent, gloire… !!!) et en même temps qu’on mettrait de côté l’aspect « curatif » de l’écriture, à quoi sert-elle donc ? Peut-être à créer des vies, qui vont suivre un chemin qui n’est pas forcément celui qu’on envisageait ? En ce qui me concerne, j’aurais tendance à dire qu’elle ne sert à rien, si ce n’est que c’est peut-être ce que je fais de mieux…
Commentaire n°2 posté par Fab le 04/06/2006 à 19h33
L'ombre au tableau : premier chapitre du roman

Appuyé à la fenêtre d’une classe, au deuxième étage, je regardais les derniers élèves quitter la cour du lycée. La clameur, rythmée de slogans habituels, venait à peine de tourner le coin de la rue. Tout redevenait calme, même les professeurs étaient partis, presque les premiers. En temps normal, ceux-là enseignaient le français, l’anglais ou la géographie, toutes ces matières qui rapprochent les gens. J’étais parti à mon tour, mais à l’opposé du cortège. J’étais professeur d’art plastique, et l’art isole, bien sûr. Quand on croit qu’il réunit, il ne fait qu’additionner des solitudes. Je marchais, à contresens des nuages, un peu las, et embrassant d’un même ennui l’idée de rentrer. Une éclaircie coïncidait avec la suspension des cours, j’essayais de croire à un simple flottement dans le milieu d’une vie qui aurait pu convenir.
 
J’arrivais à l’appartement. La porte de notre chambre était entrouverte, il y avait une femme sur le lit. Je veux dire, une autre femme, en plus d’Eléonore. Je ne la connaissais pas. Il y avait entre elles une plaque de chocolat à moitié découverte, des magazines éparpillés, et une complicité qui m’avait frappé, tissée de ces petits riens qui vous unissent, et dont même le souvenir m’échappait. Comme elles n’avaient ni l’une ni l’autre remarqué ma présence, je préférais partir, avant de les déranger. D’ailleurs Eléonore, qui séparait volontiers les mondes, aimait peu qu’ils se côtoient ; à tel point que si j’avais pu lui soupçonner une amie, j’en ignorais jusqu’au prénom.

J’étais parti à reculons, jusqu’à la cuisine. Assis sur le carrelage, au milieu d’un désordre de joints et de tubes coupés, je formais de petits tas de gravats.
L’idée de terminer les travaux entrepris ne m’effleurait même plus. Maintenant, une sorte de fou rire parvenait de la chambre. J’avais l’impression d’exister de moins en moins. Remettant les gravats dans l’ordre où je les avais trouvés, je vidais les lieux.

Dans la fin de l’après-midi, le printemps semblait avoir balayé devant les portes du ciel, et les parasols fleurissaient à la devanture des cafés. Je m’installai sur un coin de terrasse, à l’angle de la rue des Entrepreneurs. À la première gorgée de bière, la pluie s’était mise à tomber, en même temps que le soir. Mars joue quelquefois ce genre de tours, et le printemps semblait gagné aussi par la morosité. À l’intérieur du café, des lumières un peu jaunes se reflétaient sur le long comptoir de bois sombre. Je venais de passer dix ans sans peindre ni aimer, sinon par une sorte de laisser-aller. Au début, pourtant, j’avais cru que l’enseignement consisterait à élever quelques jeunes gens jusqu’à l’art. L’idée était plutôt de descendre l’art jusqu'à chacun. Je n’étais plus très loin de penser que je pouvais peut-être me remettre à peindre. Voire à aimer. Cette sensation d’avoir à repartir de zéro m’avait aidé à rentrer.
 
Ce soir-là, assis en face d’Eléonore, je mangeais sans la regarder. Ou bien, si je la regardais, c’était un simple effet de transparence. Nous avions pris l’habitude de ne pas parler, de tout camoufler sous les bruits du monde. Tout ce qui jusqu’alors avait semblé convenir, devenait insupportable. Je quittai le canapé en plein journal de vingt heures.
- Tu t’en vas ?
- Je vais jeter l’appareil photo.
Il m’avait trop longtemps raccroché aux images surfaites. Je voulais tout oublier. Recommencer comme au premier jour, mais un faux premier jour, le premier jour de celui qui arrive avec la mémoire des autres, qui sait par intuition ce que souffrir veut dire, et qui ambitionne de tout faire tenir dans un tableau, un seul, mais qui soit définitif.
 
Au début, quand on commence à peindre, l’impression de transformer le temps en matière est grisante. Les secondes deviennent les miettes du temps, et on n’en laisse perdre aucune. On en jouit ou on les souffre à fond, c’est comme si on les incrustait dans le grain de la toile. Un jour pourtant, l’innovation elle-même devient une répétition. Maintenant, j’avais besoin d’un regard neuf.
L’appareil photo fit un bruit mat en touchant le fond de la poubelle. Dans le halo d’un lampadaire, le regard perdu dans le conteneur, j’étais comme une statue posée au bord d’un caniveau. Homme contemplant une merveille de technologie, sur un matelas d’épluchures. Œuvre éphémère. Je pensais aux anciens tableaux, aux vieilles émotions, à tout ce lest qu’il faudrait larguer avant de reprendre mon envol.
Je remontai en toute hâte. Tu rentres ?  Oui, mais c’était juste un sursis. Bien sûr, elle pouvait tenter de me retenir. Il lui aurait suffi de se mettre à parler. Pas trop, au début, juste un peu, pour reprendre le fil, et que cela semble naturel. Et puis, de plus en plus, jusqu’à tricoter une écharpe de mots, qui soit douce et qui nous enveloppe. Comme ça, avec de la patience, elle nous aurait peut-être rapprochés. On aurait lu le même magazine, en mangeant du chocolat sur le lit. Un jour, presque sans s’en rendre compte, on en serait venu à concevoir des tableaux, ou des enfants. Mais elle n’allait pas parler de ça. Au contraire, elle n’avait même jamais souhaité entendre quoique ce soit de cet ordre-là. Elle s’était toujours contentée de me surveiller. Et voilà qu’elle recommençait.
Et moi, pendant ce temps-là, je courais dans tous les sens, balayant des yeux sous le lit, en haut des placards, sur le balcon, partout. Qu’est-ce que tu cherches ? Je ne répondais pas. C’était inutile de répondre. D’ailleurs je ne cherchais presque rien, que d’anciens tableaux : mes pauvres enfants, que je devais reconnaître enfin, avant de les abandonner pour de bon. Peu à peu, j’accumulais dans l’entrée des œuvres qui ne me ressemblaient plus. Elle avait passé la tête par la porte de la cuisine, et me regardait, incrédule. 
-  Tu as trouvé un acheteur ?
- Oui. Il ne sent pas bon, mais l’affaire est dans le sac.
 
Elle pensait que la raison m’abandonnait. Elle ne pouvait pas comprendre : ce mode de vie lui semblait normal. Il y a longtemps que j’étais devenu quelque chose d’habituel. Presque meublant. Je me demande au fond si mon absence n’aurait pas été plus discrète qu’une panne de téléviseur. Peut-être les séparations ne tiennent-elles souvent qu’à des histoires de maintenance. Nous, c’était plutôt une question de mode d’emploi. Au début, la distance qu’elle entretenait avec mon travail me parut subtile. En fait, elle n’aimait de ma peinture que ce qu’elle y trouvait d’elle-même ; le reste de mon art l’encombrait, et son visage par dessus mon épaule ne trahissait qu’un penchant pour le soupçon. Il aurait fallu partir tout de suite. J’étais resté. La peinture ne devint bientôt qu’une sorte de passe-temps. Au bout du compte, elle ne fut plus qu’un souvenir.
J’avais déposé près du conteneur à ordures une dizaine d’œuvres, exhumées comme le puzzle de mes restes d’artiste. Il y avait Corps à corps, un des derniers tableaux qu’elle m’avait vu finir, mais qui ne l’avait pas inspiré outre mesure, et Femmes enlacées, un mélange de techniques qui ne m’attira que des ennuis. J’avais même jeté La nuit de Sodome, qui n’avait aucun rapport. Eléonore ne pouvait pas comprendre, je me débarrassais d’un passé encombrant, comme on s’arracherait des peaux mortes, avant de nouveaux soleils.
Elle m’attendait dans la cuisine en terminant son fromage blanc allégé. Tout ce qu’elle trouva à dire, c’était « ah tiens, au fait », en me tendant un paquet de factures. Fasciné, je ne pouvais détacher le regard de la première d’entre elles : la réparation du téléviseur. C’était comme un signe dont l’évidence ne pouvait plus m’échapper : jeter des tableaux ne servait à rien, car ce n’était pas de moi qu’il fallait me séparer.
Relevant enfin les yeux, je tombai sans le faire exprès sur le visage d’Eléonore. Je le trouvais joli, bien sûr, comme toujours. Mais au bout de son nez, le même arrondi perçait qu’à celui de son père. Jamais en dix ans, ce bout-là n’avait fait une telle apparition. Il rapportait d’un coup le père tout entier, avec son habitude de ne rien dire, et puis la mère aussi, guère plus loquace. Toute une vie unie par des dîners silencieux.
 
Le lendemain soir, je passai chez Hubert. Hubert est mon ami, souvent les gens ajoutent « d’enfance », en fait nous étions déjà ensemble à la crèche. C’est le seul personnage extérieur qui ait survécu à la décennie d’Eléonore. Je ne sais pas vraiment comment il a fait. Peut-être parce qu’il est un spécialiste des histoires de couple qui ne tournent pas comme il conviendrait. Après avoir fait médecine, il a renoncé à un beau mariage, et a versé dans le subconscient, sans jamais cesser de parler, de lui la plupart du temps. On l’avait même surnommé psy cause. Maintenant, il est ce qu’on fait de mieux en terme de célibat. Une technique aussi sûre pour faire des conquêtes que pour s’en débarrasser. Je continue à m’étonner qu’Eléonore ait pu faire mine d’apprécier ce conseilleur qui n’est certes pas un payeur. C’était peut-être grâce aux trésors d’inventivité qu’il déployait pour apparaître comme l’ami de la famille.
Toujours est-il que les gens qui ne connaissent pas vraiment Hubert le trouvent élégant. Ses cheveux grisonnants, son début d’embonpoint, et sa voiture de sport, pourraient même le faire passer pour une sorte de notable. Ce ne serait que jugement hâtif.
 
Cette fois-là, Hubert était surtout préoccupé par la façon dont ses nouvelles lunettes, plus petites, plus rondes, habillaient le haut de son nez. Ce n’était pas le jour pour me parler de choses comme celles-là. Je ne voulais rien entendre qui puisse concerner de près ou de loin le nez de qui que ce soit. Je voulais juste lui parler de ce qui m’arrivait, d’Eléonore, d’une lassitude générale, et puis peut-être enchaîner sur la peinture, mais il répétait sans cesse « je suis crevé, j’ai eu un monde fou ». Tu as le sens des affaires, rétorquais-je, en prenant congé.
Je me doutais qu’il faudrait me débrouiller seul pour quitter Eléonore. Et qu’en attendant, je ne pouvais pas éviter de dîner avec elle.
Il y a une dizaine de minutes de cela, je rentrais, les bras chargés de spécialités exotiques. Corses en l’occurrence (pour Eléonore, l’exotisme commençait un peu avant Marseille). D’ailleurs elle appréciait peu ces produits-là, supposés raviver chez moi d’intenses souvenirs. J’étais résolu à passer outre une éventuelle protestation : il fallait que l’ordinaire commence à changer.

Alors voilà, maintenant, j’entretiens un silence de premier ordre. Tout au long d’un dîner, c’est un exercice autrement difficile que le maintien d’une simple conversation, même quand on a l’habitude de communiquer grâce au temps qu’il pourrait faire demain. Pas de commentaire sur le jambon, ni sur la coppa. Tout juste si elle demande un peu de vin en décortiquant les cannellonis pour en extraire le brocciu1. Je la sers sans un mot. A la fin, après le fiadone2 (dont elle aime bien le petit goût de fleur d’oranger), elle laisse tomber sa serviette, rouge, effilochée aussi par un usage long et constant, et dit qu’elle en a assez.
- Ça tombe bien, il n’y en a plus.
- Arrête, je t’en prie, arrête.
Je ne vois que le nez, l’enfance dans le silence, le père qui mange, encore grave de toute la peine supposée du travail, la mère qui sert et qui dessert, et la petite Eléonore, qui s’imprègne de l’absence des mots. Je prends l’air accablé, demande enfin ce qui ne va pas. Je vais partir quelques jours chez mes parents, se contente-t-elle de répondre.
Ils n’y sont pour rien, les malheureux, suis-je tenté de dire, mais je crois utile de le garder pour moi. Elle sort de la cuisine.
Si cela se trouve, je n’aurai même pas à la quitter. Pendant son retrait, le nez assure comme une permanence. Au fait, j’ai payé la facture pour la télé, dis-je, à travers la porte. Ca n’a l’air de rien, comme ça, mais en fait, ça me procure une de ces sensations d’apaisement, que l’on éprouve en soldant enfin de vieux comptes. Pendant quelques heures, même, je ne suis pas loin de croire que la rupture va se consommer d’elle-même.
 
Pourtant, dès le lendemain de son arrivée chez ses parents, Eléonore commence à m’appeler. C’est une des occupations que l’on a là-bas, téléphoner. La bourgade est ronde, plate, posée au milieu de champs jaunes, maïs et tournesols ; la maison est parmi les dernières, juste avant que les champs ne recommencent. La première fois, quand on arrive, que les tournesols sont en fleurs, on regarde le soleil rouler sous l’horizon. Une lumière rose court sur les champs, et alors on croit que l’on va peindre beaucoup. Deux tableaux sont accrochés dans ce salon qu’on ouvre pour les invités. La campagne y est dans un vide de bruit qui lui ressemble. Je n’avais fait que ces deux là. La peinture n’est pas un vrai remède contre l’ennui. Elle ne vaut que lorsqu’elle vous arrache à la tranquillité.
 
Je profite du calme relatif pour continuer de remettre de l’ordre dans ma tête. Lutter contre les doutes, et tout ce qui pourrait m’écarter du chemin qui me sépare encore de moi. J’expédie, comme des affaires courantes, des courriers qui ne souffrent plus nul retard.
C’est ainsi avec soulagement que je poste ma lettre de démission de l’Education Nationale. En recommandé, pour éviter les malentendus. L’administration, pour m’avoir beaucoup tracassé, n’avait jamais su me renvoyer tout à fait. J’ai tranché pour elle. Voilà ; sans plus d’obligations extérieures, je vais pouvoir me remettre à peindre. Si, quand même, il me reste quelques cours particuliers à donner. Mais ça ce n’est plus de l’enseignement. Ou alors ce serait à la classe ce que le tête-à-tête est à la cantine. Surtout que c’est le tour d’Alice. D’ailleurs, à partir de maintenant, ce sera toujours le tour d’Alice. Je ne garderai qu’elle. Les autres n’étaient pas bons, et je ne pouvais pas le leur dire.
Alice a quatorze ans - et demi, s’empresse-t-elle d’ajouter - et ne ressemble à aucun de ses parents. Le père est juriste, toujours à stipuler. Quant à la mère, elle est persuadée qu’Alice est un prodige. Là, je suis d’accord : Alice est un prodige. Il faudrait presque ne rien lui apprendre, tant le sens du trait transparaît à chaque mouvement de ses mains ; je lui parle souvent, juste pour les regarder. Ce sont des mains d’enfant, où perce déjà la caresse d’une femme. On ne dirige pas des mains de femme ; on essaie de les apprivoiser, on les frôle avec précaution, de peur qu’elles ne s’effarouchent, on pressent que tant de douceur recèle un égal pouvoir de donner et de reprendre.
Je voudrais lui donner des cours pour rien, tous les jours. Elle ne comprendrait pas pourquoi, bien sûr. Ce serait juste pour sa présence, et d’ailleurs, plus je la regarde, et plus il paraît évident que ce qui a causé la perte d’Eléonore, ce n’est pas tant sa façon de me traiter par dessous la jambe, que son refus de concevoir un enfant, même en pensée.
 
La sonnerie du téléphone me rappelle à la réalité. Justement, c’est Eléonore. Elle laisse un message. Je ne peux pas faire autrement que l’écouter. Moi qui avais acheté un répondeur pour m’autoriser des absences, je me retrouve avec la permanence des autres.
C’est moi. Je vais rentrer, il faut que je reprenne mon travail. On fera le point. Tout ira bien, tu sais. Je t’embrasse. Au fait, tu as acheté un répondeur ? C’est une bonne idée. Tu verras, tu finiras même par acheter un portable !
En plus, elle termine par un sourire. Je ne suis pas prêt d’acheter un portable. Ce premier message est aussitôt suivi d’un deuxième. Saleté de machine. J’arrive samedi, au train de seize heures quinze. Je t’embrasse.
 
Samedi, sur le quai de la gare, je ne suis pas loin de me demander si par hasard mon évasion ne serait pas en train d’échouer. Plantée devant moi, Eléonore s’efforce de sourire. Je dérive son baiser vers ma joue. Dix ans séparent ce geste de son contraire. Elle porte les boucles d’oreilles en corail de Bonifacio, offertes voilà quelques années, et qu’elle avait glissé dans un tiroir sans un mot. Cette réapparition n’est donc qu’un calcul. Pas de chance, seul un vrai désarroi m’aurait troublé.
Elle parle en chemin de ses parents, du temps qu’il a fait, c’est comme un effort qu’elle consent. Ses paroles rentrent mal dans ma tête, elles glissent pendant que je pense à Alice, et au tableau que je vais commencer pour elle. Quelques éléments se mettent en place, autour du visage de Jules Laforgue, un poète qu’elle lit souvent.
Un soir, j’ai feuilleté le livre qu’elle avait oublié. « Crucifier l’infini dans des toiles comme un mouchoir ». L’idée m’a traversé tout de suite. La fois suivante, quand j’avais demandé à Alice de me parler de lui, elle a eu des mots étranges. Elle disait qu’il était tombé dans une époque trop reculée pour son art, et aussi qu’elle se sentait proche de lui, comme si elle l’avait vraiment connu, et puis perdu. Elle aimait par-dessus tout quand il se décrivait, je suis en taille-douce, comme une estampe. A mesure que j’écoutais, le portrait se dessinait dans ma tête, visage gracile au teint trop pâle, comme gravé dans la matière dure, presque hostile, du monde environnant. Et puis, ça et là, ses mots qui traverseront le tableau, presque de part en part, comme s’ils jaillissaient de la toile. Une jeunesse oublieuse de la mort, superposant les ombres de la mémoire et la frêle couleur des vers. Nous arrivons à l’appartement. Je ne suis plus inquiet pour l’évasion : il ne me reste qu’un peu de temps à sembler ne rien faire. Laisser à penser que je suis en perdition, chômeur, ou pire encore, désœuvré.
 
En fait, je suis moins désœuvré que jamais. Le travail se forme à l’intérieur, le jour, et aussi la nuit, lorsque les rêves s’approchent du tableau, qu’ils courent autour de lui, et finissent par se laisser prendre au gras de l’huile. Quelques uns laissent une empreinte que je devrais suivre, d’autres se fondent dans des couleurs qu’il me suffira de retrouver en tâtonnant les pigments. Je ne travaillerai en surface qu’après avoir quitté Eléonore, avec le plus de naturel et le moins de drame possibles, quand elle aura enfin cessé d’espérer quoi que ce soit.   
 
Le mercredi suivant, je me lève dès qu’elle est partie, et me prépare en vitesse. Alice ne va pas tarder à arriver. Aujourd’hui, ce n’est pas d’un cours qu’il s’agit. La dernière fois, quand je lui avais demandé de poser pour moi, d’abord elle n’avait rien dit. Et puis elle avait fait un petit mouvement de tête, une façon de dire à peine oui, quand un refus aurait jeté le trouble. Maintenant elle est là, devant moi. Les boucles de ses cheveux soulignent la pâleur de son visage. Mais l’art est un regard au delà de la vue, il abrite de l’ambiguïté. Au moment de commencer, elle demande quand même à revoir la jeune fille au pinceau, un tableau que je lui avais montré, un nu de jeunesse étiré, bleu, empli de matière, et qu’elle doit considérer comme rassurant.
- Paix à son âme, dis-je, l’air recueilli.
- Vous l’avez perdue ?
- Perdue ? Quelle horreur ! Non, je l’ai détruite. Comme les autres. Je recommence à zéro. Le passé n’a plus d’importance. Ce qui compte, c’est l’instant, et la peinture ne sert qu’à le capturer. Peindre, c’est vouloir atteindre un seul regard, Alice, pourvu que celui-là soit essentiel.
C’est donner à l’œuvre le pouvoir de nous représenter à ces yeux-là. Lorsqu’Alice revient enfin de la salle de bains, elle tient devant elle un voile qui dissimule mal des formes déjà affirmées. Je me dis que les problèmes surgissent par mégarde, lorsque l’artiste se laisse aller à croire qu’il y aurait moins de risque à aimer le modèle, qu’à lui tirer le portrait.
Maintenant, elle s’est assise sur le canapé, et je vois bien que son regard m’interroge. Je ne dis rien, c’est elle qui a le choix. Sans parler non plus, elle prend la pose, allongée sur le côté, un coude en appui et la tête dans la main, tandis que l’autre bras, à demi levé, retombe en arrière derrière les cheveux. La jeune fille intimidée s’est coulée, tout en courbes et comme par enchantement, dans la peau éternelle et douce du modèle.
Je viens d’installer cette toile, préparée pour elle. J’avais tout de suite compris qu’elle ne pourrait accueillir personne d’autre qu’Alice, c’était comme un lit dont chaque élément aurait été choisi en regard de la finesse de sa peau, et des couleurs de son corps. Pour la première fois, débarrassé de l’urgence des choses, j’avais pris plaisir à une préparation méticuleuse. La toile vierge apparaissait dans sa sensualité, je touchais son grain comme celui d’une peau désirée, je respirais son odeur encore neuve, j’approchais d’elle avec le frisson de l’amant qui guide sa caresse aux presque imperceptibles soubresauts de la femme aimée. Plus de mouvements rapides, juste un effleurement régulier, comme la brosse qui, dans la chevelure lisse, chercherait quelque accroche.
J’avais pensé si fort les couleurs, et tant répété les premiers traits, qu’il me suffit de très peu de matériel. Quand on voit enfin où l’on va, on n’a besoin que de l’essentiel.
Tout de même, le tissu fait un pli qui me gène, sur le ventre d’Alice. Agenouillé devant elle, je suis comme tombé en admiration. Je ne fais pourtant que remettre le voile en place, un peu comme on poserait une nuance, du bout du pinceau. Voilà, c’est parfait.
Enfin, presque, parce qu’en fait, je ressens une atmosphère bizarre. Je me retourne avec un pressentiment. Eléonore est là, plantée dans l’encadrement de la porte. Il est onze heures, elle devait pourtant rentrer tard, et que je sache, ce n’est pas un jour de grève. Un instant, je voudrais poser mon doigt sur ma bouche, comme si elle pouvait s’asseoir dans un coin de la pièce, et rester là, simplement, sans rien troubler. Mais elle arbore l’air irréfutable de quelqu’un qui produirait une preuve définitive. Sur son visage, le manque d’amour apparaît cru, on dirait qu’elle vient de surprendre l’accouplement scandaleux du diable et d’une juvénile créature. Tant pis pour elle, j’ai compris maintenant que la fin est irrémédiable. Les ruptures ne tiennent pas si souvent aux désaccords essentiels. On encaisse les désaccords essentiels. On s’en va pour une moue de trop.
 
Le samedi suivant, assis sur le canapé, je cherche l’endroit où accrocher le nu d’Alice, qui est presque terminé. Je vais remettre de la matière sur la pointe des seins, comme de la chair qui va irradier sur la peau diaphane. Pauvre Alice, elle était gênée, si malheureuse quand Eléonore était partie en claquant la porte, je n’oublierai jamais cette scène. J’avais juste pris un croquis, et puis nous étions allé boire un chocolat.
Pour le nu, j’hésite entre deux murs. Eléonore ne dit rien, elle ne peut pas croire que je vais suspendre ça au-dessus de nous. Quand j’ai enfin trouvé le bon endroit, que j’ai enfoncé le clou et accroché le tableau, elle l’a décroché tout de suite, en disant quelque chose du genre « tu fais toutes les cochonneries que tu veux ailleurs, mais je ne veux pas de ça chez moi ».  Un vrai cadeau, alors que jusqu’à ce moment je ne trouvais pas le bon moyen de rompre. J’ai saisi la balle au bond, et je suis parti comme ça, le tableau sous le bras. Avant de fermer la porte, je lui ai envoyé une bise de la main. Une bise affectueuse, et, je crois, assez sincère. Je ne voulais pas rater ma sortie.
Commentaire n°3 posté par Fab le 04/06/2006 à 19h37
Le Prix Montalembert, Prix du Premier Roman de femme, a son blog à l'adresse www.prixmontalembert.com.

Remise du prix de la première édition le 20 jun 2006
Commentaire n°4 posté par Fab le 04/06/2006 à 19h42

Le prix Montalembert a été attribué le 20 juin 2006 à  Léonora Miano pour L’intérieur de la nuit,  publié chez Plon. Le jury a également distingué La joueuse d’échecs  de Bertina Henrichs (Liana Lévi) et  Le musée de la sirène de Cypora Petitjean-Cerf (Stock)

 



Le Prix Montalembert, Prix du Premier roman de femme est né en 2006 à l’initiative de l’association Places au Centre, afin d’encourager les auteures d’un premier roman écrit en français. Il sera attribué chaque année.

 



 

 



Le jury 2006 :

 



 

 



Marc Lévy, écrivain, Président du jury

 



Laurence Berman, président directeur général de Jet Tours

 



Myriam Kournaf, directeur général de l’hôtel Montalembert

 



Dominique Simon, de l’unité de recherche « Ecritures de la modernité » (CNRS/la Sorbonne Nouvelle), présidente de l’association Places au Centre

 



Anne Simon, chercheuse en littérature et auteure

 



Geneviève Hatet-Najar, directrice de la Mission pour la place des femmes au CNRS

 



Alexie Lorca, critique littéraire, réalisatrice

 



Mireille Callé-Gruber, directrice du Centre de Recherches en Etudes Féminines et écrivaine.

 



Philippe Vilain, écrivain

 



Thierry du Sorbier, écrivain

 




Le Prix, créé en partenariat avec l’Hôtel Montalembert -haut lieu du Paris littéraire-, est également soutenu par Arthus-Bertrand, joaillier créateur -qui a offert le trophée créé par Hugues Decointet-, Jet Tour, Mumm, et Arnaud Randon, qui a apporté le concours des sociétés Activ-Network, Avitis, Netorbi, Sinople et Thuru-Development.

 



 

 



L’association Places au Centre organise également le Concours Littéraire Francophone de la Nouvelle George Sand, fondé, comme le Prix Montalembert, par Fabrice Bonardi et Olivier Lenoir. Elle est présidée par Madame Dominique Simon.

 



Contact : Dominique Simon 06 12 24 03 50 dominique.simon@univ-paris3.fr

 



 

 


Commentaire n°5 posté par Fab le 21/06/2006 à 18h24

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